C’est avec un immense plaisir que nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer Tinker Hatfield, à Londres, cet été. Comme beaucoup de nos lecteurs, nous faisons partie de cette génération qui a grandi au rythme des produits mythiques que ce grand monsieur a imaginé et réalisé pour Nike.

Ses créations font partie intégrante de notre passé d’adolescent, et correspondent à des périodes de notre vie.

Les souvenirs sont en marche. L’interview de Monsieur Tinker peut commencer…


La MJC : Pouvez-vous nous parler de votre cursus, de votre parcours professionnel ?


Au départ, je n’avais pas de vocation précise. Je pratiquais le sport de manière intense, à l’image de ma famille : mes parents étaient professeurs de sport. Il était donc légitime que je suive la voie familiale.
Bien entendu, j’adorais dessiner et ainsi, pendant mes études, un conseiller d’orientation m’a conseillé d’exploiter mes talents de dessinateur en intégrant une école d’architecture. Mon admission sera très difficile mais mon statut d’athlète va me permettre d’obtenir une bourse, et ainsi, d’intégrer l’école plus facilement.
Par la suite, il va devenir difficile de concilier mes études supérieures et le sport de haut niveau.
J’obtiens finalement mon diplôme d’architecture, tout en finalisant mes connaissances sur le design en général.

Nous sommes au début des années 70. Une petite compagnie de chaussures de sport, fondée par Bill Bowerman et Phil Knight recherche alors des athlètes pour essayer et tester leurs modèles.
Lorsque j’intègre pour la première fois la maison Nike, je commence pourtant en tant qu' architecte je m'occupe d'abord des showrooms, du retail, et des espaces de travail.

C'est dans un second temps, que je vais devenir testeur de chaussures. Avec le temps, Phil et Bill me demanderont leur avis régulièrement sur le design de ces chaussures.

C'est ainsi que progressivement, mon rôle pour la société va changer, passant finalement de « shoe tester » à « shoe designer »…

La MJC : Pensez vous que ce passé de sportif de haut niveau, vous a beaucoup aider pour élaborer le design de vos chaussures ?


Je pense que oui. Le procédé d’élaboration d’une chaussure a toujours été le même pour moi : il faut d’abord résoudre un problème pour l’athlète, et donc mettre au point un système technique, puis, s'attaquer au style, aux couleurs etc…
C’est un procédé que j’ai appris pendant mes études d’architecture.
Ainsi, selon moi, pour réaliser une bonne chaussure, il faut toujours coupler deux points de départs importants  :
D’abord, interviewer des sportifs, pour ressentir leurs besoins.
Puis, interviewer des kids dans les rues des villes, pour « ressentir la rue » et s’imprimer de l’air du temps. De Paris à New York en passant par Londres, c’est ainsi que vient la source de mes idées. Et c’est toujours comme cela que je fonctionne aujourd’hui !

Discuter avec les gens dans la rue, les regarder évoluer, et ressentir leurs besoins. C’est tellement essentiel, de rester dans le monde « réel ». On apprend tellement plus qu’en scrutant régulièrement des magazines !

Dernière étape très importante : celle du compromis ! Car bien que les gens puissent penser le contraire, nous avons toujours eu des conflits en interne pour imposer nos idées. La nouveauté peut souvent effrayer. Même chez Nike !

Ainsi, la toute première Air Max, sortie en 1987, avec la première bulle d’air apparente, était fortement critiquée par le Running Marketing. Selon eux, ce « trou » dans la semelle ne rendait pas la chaussure stable et écourtait sa durée de vie. Ils ne voulaient pas de cette innovation au départ.

Le débat s'ouvre alors, et c'est de la naissance de ces fameux « compromis » qu’ aboutissent nos plus beaux projets. Toutes ces expériences accumulées au sein de la compagnie me font penser que le doute et la nervosité, peuvent aider à la création.

 

La MJC : On a souvent lu, ou entendu, que vous élaboriez vos chaussures, comme on élabore une maison ? Si c’est bien le cas, pouvez-vous noud dire quelles expériences architecturales vous ont amenées à imaginer la première Air Max ?

Ce n’est pas toujours le cas, et je considère qu’il n’y a pas de rituel officiel pour créer une chaussure.
Mais c’est vrai que pour la Air Max 1, c’est lors d’un voyage à Paris que m’est venue l’inspiration.
L’architecture du Centre Georges Pompidou faisait alors beaucoup débat en France. Pourtant, je trouvais que la structure apparente de ce bâtiment, était une formidable idée.
Cela m’a donc inspiré l’idée d’exposer la technologie de la semelle comme une architecture apparente. Et donc, de faire apparaître la bulle d’air, pour la première fois, sur une chaussure.
Le projet de coussin d’air existait déjà depuis près de deux ans. Mais jamais il n’avait été question de le faire apparaître et de l'exposer aux yeux de tous.

Je pense aussi que designer une chaussure s’apparente au même processus que designer une voiture. Notamment en termes de proportions, de lignes mais aussi en termes de tests pour approuver le mariage entre le design et la technologie.


La MJC : En début d’année, Nike a mis au monde la toute dernière Air Max, baptisée Air Max 360. Pouvez vous nous donner votre sentiment sur ce nouveau modèle, sorti près de 20 ans après le vôtre ?

Même si je n’ai pas travaillé dessus, j’ai suivi ce projet avec beaucoup d’intérêt.
J’ai assisté à son développement, et j’aime beaucoup les lignes de la 360.
La 360 symbolise le futur de la Air Max : fabriquer des bulles d’air de plus en plus grandes, et les montrer le plus possible.

Je suis d’autant plus fan de ce modèle, qu’il provient d’un département Nike auquel je suis très attaché, appelé Innovation Kitchen.

C’est depuis ce département que naissent tout nos « special projects ». Ici, on ne parle pas de profits, et nous n’avons pas de connexions avec le « business » de la marque. Les mots d’ordre de l’Innovation Kitchen sont la nouveauté, la culture, le lifestyle etc..
Dans ce département, nous sommes uniquement tournés vers les nouvelles technologies et le design.
Nous avons un souci du futur, et nous avons pour but d’aider la marque à rester leader, à aider les athlètes, et à comprendre le monde au travers de la culture.
Les prochaines Air Jordan, la Zoom Moire et son association avec l’iPod, la technologie Free, la Air Max 360...Tous ces projets spéciaux proviennent de l’Innovation Kitchen.
Sans l’existence d’un tel département, je pense sincèrement que je ne travaillerai plus chez Nike aujourd’hui !

C'est ainsi, que depuis très longtemps, on s’est rendu compte que plus Nike exposait ses innovations, plus ses chaussures pouvaient devenir de véritables produits de mode.
Notre approche de la mode a toujours été reliée à nos innovations technologiques.
L’exemple de la Air Rift est très explicite à ce sujet par exemple.

La MJC : Existe-t-il selon vous « une sneaker parfaite » ?

Je ne penses pas. Selon moi, c’est la customisation et l’individualisation qui aident à réaliser la « perfect shoe ». Les prochains produits à venir seront de plus en plus ouverts à la customisation par les clients. Aujourd’hui, le marché a tellement changé…Les sneakers sont devenues de véritables objets d’expression personnelle. Ainsi, on ne peut parler de perfection, qu’en fonction de votre personnalité. Les combinaisons de couleurs ne peuvent pas toujours plaire à tout le monde.
C’est sûrement pour cela que Nike ID rencontre un tel succès.


La MJC : Même si vous avez créé de très nombreux modèles, vos fans aiment surtout se rappeler que vous êtes le créateur de la Jordan III, une des paires les plus mythiques de chez Nike. Pouvez-vous nous parler un peu de cette sneaker et de votre relation avec Michael Jordan ?

L’histoire de Michael Jordan et de Nike est faite d’anecdotes que peu de gens connaissent.

Il y a d’abord eu ces amendes que la NBA nous infligeait lorsque Michael portait nos chaussures bicolores, alors que les règles imposaient à tous les joueurs de ne jouer qu’avec des chaussures de couleur unique.
Ces amendes suscitaient des tonnes de commentaires et engendraient une incroyable publicité pour Nike. Et comme vous le savez sûrement, en devenant « des chaussures interdites », le phénomène était né : tous les kids les voulaient, car elles possédaient ce caractère subversif si attirant.

C’était au tout début. Deux ans plus tard, Michael voulait quitter Nike. Il avait reçu d’autres offres et voulait aller voir ailleurs. C’était pendant la période où je travaillais sur la Jordan III.
Lorsque le jour J arriva, et que Mark Parker devait faire découvrir à Michael ce tout nouveau modèle, il est arrivé avec près de quatre heures de retard ! Il était très énervé.

En quelques secondes pourtant, son visage a changé. Il était tellement enchanté par ce nouveau modèle, qu’à peine vingt minutes plus tard, il décidait de signer un nouveau contrat avec nous.
D’autant plus que l’apparition du logo Jumpman, créé par Peter Moore, allait remplacer le swoosh initialement prévu. Ce nouveau logo l'a énormément touché.
Associé à cette nouvelle chaussure, il symbolisait la personnalité de Michael Jordan.
Aujourd’hui encore, on peut se demander ce qu’il se serait passé si Michael n’avait pas aimé le sample de la Jordan III.

En 2007, cela fera déjà plus de 20 ans que cette histoire avec Michael, a commencé.
Et nous en sommes désormais à la Jordan 23. Ce chiffre est un véritable symbole.
C’est un projet qui progresse. Et je participe entièrement à sa création.
C’est très excitant, car cela faisait très longtemps que je ne m’occupais plus du design des Jordan.

 

La MJC : Parmi les autres sujets qui passionnent les sneaker addicts, il existe le projet HTM. Est-il toujours en cours ? En tant que membre de HTM, pourquoi ne jamais avoir réalisé une Air Max HTM ? Aurons-nous la chance d’en voir une prochainement ?

Le projet HTM est un projet qui englobe trois différentes personnes. Mark Parker, Hiroshi Fujiwara et moi-même. Je ne décide pas seul, on soumet des idées, on débat ensemble. L’idée d’une Air Max HTM est ouverte. Rien ne dit qu’elle ne verra pas le jour prochainement. Ce serait effectivement une excellente nouvelle !

La MJC : Vous nous avez appris au cours de cette interview que votre avez toujours gravité autour des domaines du sport, de l’architecture et du design.
Lorsqu’on tente de regrouper ces trois univers, la première chose à laquelle nous pensons, est un stade ! N’avez-vous jamais eu envie de créer votre propre stade ?

C’est une excellente question ! J’ai beaucoup dessiné et étudié à l’Université, et je dois avouer que j’ai toujours eu une vraie fascination pour les stades. Je n’arrêtais pas d’en dessiner !
J’ai d’ailleurs déjà collaboré à la création du « Track & Field Stadium » en Virginie.
Actuellement, l’Olympics Stadium de Munich, est tout simplement incroyable ! C'est peut-être un des plus beaux stades au monde.


La MJC : Tinker, pourriez-vous ajouter un dernier mot au sujet du marché de la limited edition ? Ces kids qui font la queue devant les magasins, les sites d’informations etc…Quel sentiment portez-vous à ce sujet ?

Et bien ces gens assument une passion. Et la passion est toujours une bonne chose selon moi.
Il faut cependant faire la part des choses, et ne pas céder à l’excès.
Pour en revenir à la marque, c’est toujours flatteur de voir que ses produits attirent autant de consommateurs, non ?! Quant à moi, je suis toujours ravi de voir que ces produits si anciens, attirent toujours les foules, qu’ils sont désirés, tout en étant revisités aux couleurs de notre époque : j ’adore vos chaussures par exemple ! (Air Max 1 issue du premier Powerwall 2006, avec semelle Fushia_ndlr)


La MJC : Merci pour le compliment Tinker ! Venant de vous, c’est d’autant plus appréciable !

 

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